La vague blanche

© 2009-2010, Mounir Fatmi, Modern Times, A History of the Machine.


12 mars – 12 avril 2020. Casablanca, Morocco.
Galerie 38 & Espace de la Villa d’Anfa.
Commissariat d’exposition : Mohamed Thara.
Rédaction du texte du livre de l’exposition : Caroline Corbal-Albessard.

Le Maroc qui veut dire « terre sacrée » en arabe a retrouvé depuis moins d’un siècle son indépendance, en 1956, pour être aujourd’hui le multiple « océan du beau1». Tourné vers le Monde, cet imaginaire de la haute mer ou de l’océan comme multiplicité sacrée embrasse une philosophie politique de l’océan. C’est une pensée de la limite et de la frontière opposée à une pensée de l’illimité où tout se délie et se déploie. Par ce souffle de liberté de l’image d’une vague, car « quoi qu’il en soit, les eaux sont aux vents2 », elle est l’écume recueillie à la surface d’une eau agitée et en mouvements. Elle dépeint cette immense surface liquide aux innombrables courants, qui monte et descend. C’est ici une métaphore océanique sur l’économie du monde et plus particulièrement sur l’économie de l’art contemporain marocain face au Monde. «Le flot subit le souffle. Il en résulte une variété inépuisable de faits apparents, contradictoires en apparence mais en accord au fond.3» Sous cette apparente harmonie d’un océan qui rapproche par sa surface étendue qui veut aller au-delà de tout, et à ne voir que cette surface qui aplanit les paysages à l’horizontal, c’est avant tout le lieu de tous les déchirements où s’écrasent les flots d’une haute mer qui engloutit et détruit également. Cette « vague blanche » entreprend par son histoire, sa mémoire et son économie, un nouveau rapport face au reste du Monde. Ce sont 17 artistes qui viennent interroger par leurs productions particulières ce nouveau déferlement sur la place artistique. Ils engagent inévitablement le débat sur la place de l’art au Maroc et dans la construction de l’histoire artistique contemporaine. En pleine mutation, pourquoi cet art contemporain marocain peut-il surprendre l’économie de l’art contemporain international ? Ces artistes issus de cette nouvelle scène marocaine sont-ils devenus dans cette « vague blanche » l’émergence d’un nouveau souffle, d’un nouveau discours porteur d’un nouveau sens dans notre économie artistique actuelle ? 

La vague blanche ne se veut pas un mouvement porté par une pensée, elle se pense comme une communauté qui rassemble autour de cette multiplicité sacrée. Porteuse d’une extrême vitalité dans cette prodigieuse énergie qui articule des systèmes éloignés, c’est l’espoir d’un renouveau pour la situation artistique contemporaine. Celle-ci s’engouffrant depuis des siècles dans une logique occidentale capitaliste uniforme dans sa production, la nouvelle scène artistique marocaine émergente promet l’avenir d’une « nouvelle vague » qui éclaire par sa blancheur. C’est la promesse de l’écriture d’une nouvelle page blanche dans cet océan devenu l’ombre de sa noirceur par tant de combats personnels ou collectifs entre le Sud et le Nord. Par certains de ses aspects esthétiques et éthiques, elle a cette capacité de créer une vague de sincérité dans cet océan illusoire horizontal qu’est l’égalité entre tous. Celui qui a fait croire depuis bien trop longtemps aux étendues communes et à son équitable distribution.

Au commissariat de cette exposition « la Vague blanche »  un artiste, Mohamed Thara questionne dans l’ensemble de son travail l’intime « vivre ensemble » proche et lointain. A travers ses œuvres, il interroge cette imminence qui se situe dans les sillages entre la tension et l’équilibre pour comprendre la fragilité de la vie. C’est une approche du Monde contemporain où l’espace se découvre avant tout comme « une affection de l’être en tant qu’être. » (I.Newton). Le territoire qu’il soit spatial, physique, psychologique, social, politique porte des individualités qui ne peuvent être réduites au commun ou au singulier. Elles sont dans le mouvement permanent où la fixité même n’a pas de lieu d’ancrage. Ainsi, par cette hybridité de penser l’entre-deux contradictoire, cette manifestation éclaire sur les principales caractéristiques que Homi.K Bhabha a décrit comme étant fondamentales de notre temps : « L’hybridité culturelle, l’ambivalence, l’hypermobilité, l’interstitialité, le transnationalisme, le phénomène diasporique ». Dans son ouvrage Les lieux de la culture, il rappelle que ce sont les figures du marginal, de l’exilé et du migrant qui sont les exemples même d’identités non statufiées et qui sont par ce fait l’inépuisable ressource d’ « hybridations multiples et créatrices ». Le Maroc est porteur d’une pensée esthétique de la contemporanéité résolument tournée vers la pluridisciplinarité. Lieu d’histoire et de mémoire aux données mouvantes, hétérogènes et décentrées, c’est un espace en perpétuel friche et qui par cet état fluctuant est pour Ghyslaine Thorion avant tout une page blanche d’un possible latent. C’est dans cette importance de l’entre et de l’oscillation contradictoire qu’il est possible aussi de trouver « d’énormes potentialités créatrices, émancipatrices et libératrices4 » selon Karim Emile Bitar. L’ensemble des productions de cette exposition « La Vague Blanche » souligne ce vivier florissant et ce caractère pluridisciplinaire issu du contexte national et des évolutions globales du monde économique et social. C’est un véritable théâtre alchimique qui se donne à voir telles les œuvres produites par Hicham Berrada. Ce sont des matières multi-composites où se comprend l’importance d’une transmutation pour une régénération dans cette démarche où « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » portée par le travail artistique de Saouli Abdel Jalil. C’est par la diversité des médiums même et dans l’expérimentation de cette pluridisciplinarité qu’il est possible d’explorer pleinement la complexe structure sociale de la vie contemporaine. Par le dessin, la vidéo, l’installation, la photographie, la performance, Amina Benbouchta, Moussin Harraki, Yassine Alaoui Ismaili rendent compte de cette multi plasticité capable de traverser les lieux de la pertinence pour questionner les divers enjeux sociaux et politiques actuels. Avec une approche scientifique sur le terrain comme la démarche de Mustapha Azeroual, c’est une confrontation photographique qui sait user de techniques forgées par l’intime conviction d’un passé et d’un supposé devenir harmonieux. Bercées par les enjeux contemporains et leurs éclairages riches de singularités, ces œuvres de « la vague Blanche »par leur mise en commun créent une forme d’interdisciplinarité qui sait échanger, coopérer et partager en interrogeant le Monde de façon critique et éclairée . Celui-ci par ses différents conflits de territoires, entre intérieur et extérieur est en perpétuel construction et c’est dans cette dialectique du proche et du lointain qui savent se faire les métis de l’intervalle qui rassemble. Le Maroc est cet espace par son contexte historique et culturel capable de tisser les liens d’une nouvelle économie artistique contemporaine. Il est en phase par sa particularité d’être dans cette « nomadologie » avec le devenir de notre monde où la pensée se doit d’être mouvante et animée de mille reliefs. Chacune de ces représentations singulières a les atouts pour faire émerger cette nouvelle visibilité du Monde. Par leur créativité, intuitivité et sensibilité, ces « navigateurs des frontières organisationnelles5» sont affutés politiquement pour construire avec humanité et intelligence par-dessus les frontières, les limites et les conflits. En cherchant à prendre position avec un point de vue personnel sur les problématiques sociales vécues, ces artistes engagent leur être, leur intimité et leurs travaux dans le travail d’une réalité perçue. Youssef Ouchra dévoile par un éclairage sur nos gestes quotidiens, les raisons qui nourrissent les conflits de notre monde. Sanae Arraques se sert de sa propre histoire quant à elle pour témoigner de ce qui dysfonctionne. Ce sont par ces micro-récits autobiographiques qu’il est possible de re-situer, de re-composer, de re-former l’ensemble des fragments des systèmes sociaux, poétiques et historiques. M’Barek Bouhchichi se sert de cette parole individuelle pour ré-écrire ce soi symboliquement devenu  collectif. Ce sont des traces qui deviennent documentaires questionnant les rapports entre représentation, individualité et politique. Simohammed Fettaka et Hicha Matini utilisent les différents types de médias dans la réalisation de documentaires et de vidéos pour transcender les différentes distances existantes dans notre monde. Amine El Gotaibi s’intéresse quant à elle aux phénomènes de masse rattachés à la croyance. Qu’elle soit sociale, religieuse ou culturelle, c’est une hybridation qui se crée parfois dans cette vague blanche, entre deux cultures, orientale-occidentale, arabo-musulmane et judéo chrétienne comme en témoigne le travail artistique de Nissrine Seffar. C’est l’idée d’une « pensée océanique » qui se forme au delà de ce monde fait de flux digitaux. Un village planétaire (mc Luhan) fait de fluidités organiques et organisationnelles, qui semble se rapporter à une impression et à une volonté de se ressentir en harmonie par les différences. Au-delà de croyances religieuses, il s’agit de voir et de penser en partage avec « le monde qui nous habite et que nous habitons » pour donner corps à des œuvres universelles et qui savent transcender les espaces semblant être définitivement clos ou non aperçus comme les oiseaux titanesques de Max Boufathal. 

C’est en laissant place à des œuvres questionnant les ambivalences, l’entre-deux, l’impossible possible qu’il est possible de prendre part à la conscience et à l’évolution d’un monde plus riche et à une scène artistique contemporaine diamétralement plus sensible. Celle qui sait donner à tous les êtres, une chair, une histoire, un devenir dans un brassage culturel et ethnique par une certaine poésie du vivant. Fatiha Zemmour par ces œuvres poétiques nous y interpelle. C’est par le travail protéiforme dans sa multi densité et dans l’incroyable richesse de cette nouvelle langue symbolique que Mounir Fatmi nous montre la force de cette « vague blanche ». Elle est porteuse par cette richesse sacrée d’une vibration créant une onde dans l’économie de l’art contemporain international. « Tout ce qui est hors de l’eau serait sécheresse. La terre serait pierre. Le globe serait le crâne nu d’une tête de mort énorme roulant dans le ciel.6»

1 Platon,Le Banquet, 120d.
2 Victor Hugo, La mer et le vent, Proses philosophiques des années 1860-1865 posthtume
3 Ibid.
4 Karim Emile Bitar, Regards sur 2014, décembre 2014, L'ena, numéro 447.
5 Yves Pelletier,Les Navigateurs Des Frontières Organisationnelles: Regard Sur Les Artisans Du Partenariat International, 1995, Gestion, Revue Internationale de Gestion 20 (2): 27–33.
6 Victor Hugo, La mer et le vent, Proses philosophiques des années 1860-1865 posthtume.